Par Paul Carcenac
EXCLUSIF - La rédaction du Figaro a eu l’occasion de goûter un monument du whiskey irlandais proposé… à 11.500 euros. Une rareté !
Ce sont des courriels comme on en voit passer des centaines par semaine. Un communiqué concis adressé à la presse : «Sortie d’une bouteille exceptionnelle !». Elles le sont toutes, forcément, sous la plume de ceux dont c’est le métier de les promouvoir. Mais diantre, cet email-là était différent ! Il présentait le «plus vieux single malt irlandais : Bushmills 46 ans Secrets of the River Bush». La photo de la bouteille attirait notre attention, avec une jolie robe qu’on devinait acajou au travers des pixels.
Le métier de journaliste, a fortiori dans l’univers des spiritueux, offre parfois l’opportunité de déguster des crus qui sortent de l’ordinaire. La passion prenant le dessus, on ose alors demander : «Est-il possible de déguster ce Bushmills ?». Il aurait été de toute façon malhonnête d’en faire la recension sans le goûter. La réponse – positive – arrivera quelques jours plus tard. C’est une vraie opportunité en or (au sens propre). Ce whiskey embouteillé à seulement 300 exemplaires est proposé dans le commerce à… 11.500 euros !
C’est la seule et unique fois qu’un journaliste français a le droit de déguster ce véritable trésor. Ce whiskey a été élaboré avec des plus fins distillats de 1978 vieillis près d’un demi-siècle dans des fûts de sherry Oloroso. C’est un hommage au temps qui passe – Bushmills est la plus ancienne distillerie encore en activité au monde -, et à la rivière Bush, qui façonne ces beaux nectars dans le comté d’Antrim, en Irlande du Nord.
Record validé
D’abord, consciencieusement, on s’est demandé si c’était bien le plus vieux single malt irlandais «jamais mis en bouteille», comme le prétend fièrement le communiqué. Il semblerait bien que oui. On a bien trouvé trace d’un Old Midleton de 50 ans d’âge (comptez 55.000 euros pour pouvoir le poser dans son armoire…), qui est bien le plus vieux whiskey irlandais. Toutefois, il ne s’agit pas d’un single malt, mais bien d’un «irish pot still» (pas 100% d’orge maltée). Record validé, donc.
Venons-en aux choses sérieuses. À ce niveau, on ne peut pas parler d’une simple dégustation. C’est une aventure papillaire. D’abord visuelle : la robe acajou de la bouteille s’éclaircit dans le verre et prend une teinte tuilée. Il y a du beau gras mais ce joyau reste fluide. Au nez, ce vieux bonhomme ne fait pas son âge. C’est fruité, c’est caramélisé… Avec des abricots secs et du miel de châtaignier qui virevoltent. Il y a aussi ces effluves de d’agrumes, de bois mouillé et presque de sauce soja.
Une intense complexité
En bouche, c’est une explosion de notes, d’arômes, de teintes. Elles se mélangent par dizaines. La complexité dépasse finalement toute rigueur journalistique. À quoi bon décrire la palette infinie pendant des lignes sans craindre de lasser le lecteur ? Essayons quand même de mettre quelques mots sur cette infinie profondeur : la première surprise est la rondeur de ce bijou malté. Ce whisky n’est ni agressif, ni snob, il est totalement accessible (pas au sens financier, entendons-nous bien). Il garde une vraie sucrosité : du caramel beurré, de la cannelle, des cerises bien mûres juste tombées de l’arbre, mais aussi des pêches au sirop : cette nectarine bien filandreuse noyée dans son jus concentré. Vient dans un deuxième temps ce trait de caractère plus adulte. L’âpreté d’un café noir est contrebalancée par la douceur de la noix de cajou. Et toujours du bois. Le chêne n’est pas trop présent. Juste en surplomb. Il se dit qu’il a fait du bon travail, pendant toutes ces années.
Bushmills 46 ans d’âge, 11.500 euros, 70cl, 46,3%